15/04/98 BIOFUTUR 178 MAI 98
POINT DE VUE
Gregory Stock
Faut-il modifier la lignée germinale ?
À mesure que nous explorons notre “ schéma directeur ”
biologique et les possibilités de le modifier, nous nous exposons
à un processus de façonnage conscient, semblable à
celui qui a si totalement transformé le monde autour de nous. La
vie, à travers nous, prend le contrôle de sa propre évolution
et s’engage dans une nouvelle phase de son histoire, une phase animée
d’une dynamique tellement puissante que nous ignorons où elle nous
conduira dans quelques siècles – un infime moment à l’échelle
de l’évolution.
Au centre de cette dynamique, incarnant les potentialités et
les défis de la génétique moléculaire, se trouve
la manipulation de la lignée germinale humaine. Parce que la technique
promet (d’aucuns diront : menace) éventuellement de nous transformer,
il est douteux qu’elle recueille jamais un consensus. Les possibilités
qu’elle offre touchent le cœur même de la notion d’être humain
et soulèvent des questions cruciales : jusqu’à quel point
sommes-nous déterminés par la génétique ? Jusqu’où
pouvons-nous intervenir dans le flux vital transmis d’une génération
à l’autre ?
Les scientifiques ont éludé les questions portant sur
la modification de la lignée germinale humaine au prétexte
que la technologie n’était pas encore à l’ordre du jour,
que seuls nos enfants ou petits-enfants y seront confrontés. Ce
n’est plus vrai. Dans une décennie au plus, on pourra intervenir
sur le matériel génétique de la lignée germinale.
D’ores et déjà, alors que la technique en est à ses
balbutiements, les défis qu’elle est susceptible de relever et les
questions profondes qu’elle soulève appellent un large débat
publique.
Le symposium “ Modification de la lignée germinale humaine ”
que John Campbell et moi-même avons organisé à l’université
de Californie à Los Angeles (voir p ??) a surtout porté sur
la question suivante : jusqu’où iront les progrès de cette
technologie dans les vingt ans à venir ? Nous nous sommes arrêtés
là car nous avions le sentiment que se projeter plus en avant nous
en dirait moins sur l’avenir que sur les peurs et les espoirs actuels.
Les images fantasmagoriques de cyborgs et d’humains “ améliorés
” peuvent faire vendre des films et des journaux mais ne devraient pas
influencer le débat publique. Celui-ci doit se nourrir des possibilités
immédiates et de leurs impacts sur nous et nos enfants.
Déjà, des gènes sont introduits dans des cellules
d’adultes pour combattre des maladies. Les implanter dans un œuf ne constitue
qu’un pas dans l’avancée technologique mais cela transforme complètement
toute l’approche de la thérapie génique. Jusqu’à présent,
l’objectif était de placer un gène dans un tissu cible et
nulle part ailleurs ; or si cette opération est envisageable pour
les globules blancs ou les cellules de la muqueuse des poumons, elle se
révèle beaucoup plus difficile à mettre en œuvre dans
d’autres tissus. La modification de la lignée germinale permet de
surmonter cet obstacle car chaque cellule du corps est ainsi soumise au
changement génétique introduit initialement. La spécificité
de la cible est alors liée, non plus à l’insertion sélective,
mais au contrôle fiable de l’expression du gène – l’artifice
même utilisé par l’organisme. Ainsi, en autorisant l’introduction
de gènes dans chaque cellule d’un tissu particulier, activable à
un moment déterminé, la modification de la lignée
germinale pourrait devenir la forme idéale de thérapie génique.
Cependant, pour que la thérapie germinale chez l’être
humain soit sans danger et fiable, deux prérequis sont nécessaires
: des constructions génétiques qui vaillent la peine d’être
utilisées et un moyen sûr de les introduire dans l’œuf. La
meilleure méthode pourrait être, non pas d’ajouter des gènes
aux chromosomes existants comme cela se fait actuellement, mais de les
introduire via un chromosome artificiel supplémentaire. Cette approche
pourrait se révéler moins traumatisante pour les gènes
déjà en place, plus reproductible et plus facile à
tester chez l’animal. Des chromosomes artificiels humains stables ont été
fabriqués l’année dernière (1) et pourraient devenir,
d’ici une décennie, un outil efficace pour insérer de nouveaux
gènes. Quant à ce qu’ils pourraient transporter, des constructions
génétiques pour combattre les cancers ou le sida sont déjà
à l’étude en thérapie génique somatique et
pourraient bien être prêtes pour une insertion dans la lignée
germinale dans le même laps de temps.
Certains bioéthiciens s’opposent à une intervention sur
la lignée germinale en alléguant du caractère sacré
du génome humain ou de notre “ droit ” à un héritage
génétique non altéré. Mais il n’y a rien de
sacré dans les horribles afflictions génétiques dont
souffrent tant d’êtres humains. Tout ce que nous faisons pour améliorer
la survie des hommes – de l’éradication de la variole à la
correction de la myopie grâce à des lunettes – transforme
à terme le pool de gènes humains. Modifier les gènes
des générations futures ne doit pas se faire à la
légère mais cela ne doit pas être interdit ; de toute
façon, il y a moyen de concevoir des chromosomes artificiels qui
ne seraient pas transmis à la génération suivante.
Une telle approche éviterait la controverse et constituerait, en
un sens, une thérapie génique somatique de tout le corps.
D’autres questions éthiques soulevées par la thérapie
génique germinale pourraient également être résolues
par des constructions technologiques intelligentes. Ainsi, à ceux
qui s’opposent à la modification des gènes chez l’embryon
en raison de l’absence de consentement de la personne à venir, il
peut être répondu que l’on sera sûrement en mesure d’ajouter
une construction permettant de rendre les gènes insérés
silencieux jusqu’à ce qu’ils soient intentionnellement activés
par la personne devenue adulte.
Aux quelque 750 participants du symposium de Los Angeles, j’ai posé
la question suivante : “ Imaginez que vous soyez en train de concevoir
un enfant par fécondation in vitro et que votre obstétricien
vous dise que l’embryon pourrait, sans risque additionnel, recevoir un
chromosome artificiel qui augmenterait son espérance de vie d’une
dizaine d’années. Utiliseriez-vous le protocole ? ” Neuf personnes
sur dix ont répondu “ Oui ”.
Cette intervention hypothétique illustre vraiment combien il
est difficile de tracer une frontière entre thérapie et amélioration,
car il s’agit en fait de la même chose : d’une amélioration
thérapeutique.
Mais que se passerait-il si un protocole avantageux comme celui-ci
coûtait plusieurs années de salaire ou comportait un léger
risque de provoquer un retard mental ? Même s’il est un jour possible
avec la thérapie génique germinale de guérir le cancer
ou le sida, voire de retarder le vieillissement, il nous faudra toujours
décider, comme pour toutes les autres techniques médicales,
combien nous allons payer, quand utiliser la technique et comment équilibrer
les risques et les avantages qui lui sont liés. C’est sans doute
là le véritable dilemme.
Gregory Stock est directeur du programme “ Science, technologie et société
” de l’université de Californie à Los Angeles. Auteur de
plusieurs livres (The Book of Questions, Metaman...), il a coorganisé
le Human Germline Engineering Symposium, qui s’est tenu le 20 mars dernier
à l’université de Californie.
(1) JJ Harrington et al (1997) Nature Genet 15 (4), 345-355. J
Hinfray (1997) Biofutur 167, 8. |
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POINT OF VIEW
Gregory Stock
Engineering the Human Germline
As we unravel our biological blueprint and begin to alter it,
we are becoming subject to the very process of conscious design that has
so dramatically re-shaped the world around us. Life, through us,
is seizing control of its own evolution and moving into a new phase in
its history, one with a dynamic so powerful that we don’t know where it
will lead in even a few centuries – a mere instant in evolutionary time.
Central to this dynamic and embodying the full potential and challenge
of molecular genetics is human germline engineering. Because the technology
promises (some would say threatens) eventually to transform us, it’s doubtful
there will ever be consensus about it. The possibilities it opens touch
the core of what it means to be human: issues such as how much our genetics
determines us, and how far we will intervene in life’s flow from generation
to generation.
Scientists have parried questions about human germline engineering
by saying it is distant, something for our children or grandchildren to
face, but technology has progressed to the point where this is no longer
true. Germline engineering will be a realistic option within a decade
or so, and the profound challenges it brings demand broad public discussion
now, while the technology is nascent. If it were to spring unexpectedly
upon us, like cloning, reaction would be neither measured nor wise.
The Human-Germline-Engineering symposium John Campbell and I
organized at UCLA focused on how far the technology might advance within
two decades. We stopped there, because we felt that to project further
would tell less about the future than about people’s present hopes and
fears. Fantastical science-fiction images of cyborgs and enhanced
humans may sell films and newspapers but they should not drive public policy.
That arena must concern itself with more likely immediate possibilities
and how they might affect us and our children.
Genes are already being put into the cells of adults to fight
disease. Putting them into an egg to extend somatic gene therapy to the
germline is a small technical step, but it transforms the whole approach.
Until now the goal has been to place a gene in one target tissue and nowhere
else, something that may be feasible for white-blood cells or lung mucosa,
but most tissues are much harder to reach. Germline engineering overcomes
this problem by placing the genetic change in every cell of the body.
Specificity comes not by the selective placement of genes, but by the reliable
control of gene expression -- the same trick our bodies use. Thus, effective
germline engineering could prove the ideal form of gene therapy, with added
genes acting in every cell of one specific tissue at one specific time.
For germline therapy to be safe and reliable enough for humans,
two prerequisites are required: Gene constructs worth using, and a reliable
way to get them into the egg. The best method may not be to add genes to
existing chromosomes as we do now, but to add them to an additional artificial
chromosome, an approach which would disturb existing genes less, be more
reproducible, and be more easily tested in animals. Stable human artificial
chromosomes were made last year, and they could become a reliable gene-delivery
tool within a decade. As to what they will carry, genetic insertions
to fight cancer and AIDS are already being designed for somatic use and
could well be ready for germline insertion in the same timeframe.
Some ethicists oppose germline intervention by asserting the
sanctity of the human gene pool or our “right” to an unaltered genetic
inheritance. But there is nothing sacred about the horrible genetic afflictions
so many humans suffer, and everything we do that alters human survival,
from wiping out polio to providing glasses for the near sighted, changes
the human gene pool. Altering the genes of future generations is not to
be taken lightly, but it should not be banned, and in any event, there
are ways to design artificial chromosomes that cannot be passed on by sexual
reproduction. Such germline engineering avoids the controversy, since it
is in a sense full-body somatic therapy. Other ethical challenges to germline
engineering can also be answered by clever technological constructs. Some
ethicists say it’s wrong to alter an embryo’s genes because no consent
can be obtained from the person-to-be. But it’s feasible to add controls
to gene expression that keep the inserted genes silent until they’re intentionally
activated by the future adult.
I posed a question to the 750 attendees at our symposium in Los Angeles:
Imagine you’re conceiving a child by in-vitro fertilization, and your obstetrician
says that the embryo of that child-to-be could without additional risk
be given an artificial chromosome to increase his or her life expectancy
by a decade. Would you use the procedure? Nine out of ten said yes.
This hypothetical intervention illustrates how problematic it
is to draw a line between therapy and enhancement, because this is both.
It is a therapeutic enhancement. But what if a desirable procedure like
this cost several year’s salary or carried a slight risk of causing mental
retardation? What then? Ultimately, the most challenging dilemmas associated
with early human germline engineering may be the same ones we face with
other medical technologies. Given effective germline approaches to cancer,
AIDS, or even aging, we will still have to decide how to pay for and ration
them, when to use them, and how to balance the risks and rewards each holds. |